S.A.R. Denys de l’Anse

S.A.R. Denys 1er de l’Anse

S.A.R. Denys 1er de l’Anse

Le Royaume de l’Anse-Saint-Jean fut une micronation monarchique éphémère établie par un référendum à l’Anse-Saint-Jean, une municipalité de village du Québec, située dans la région administrative du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Il s’agit symboliquement de la première monarchie en Amérique, à l’aube du XXIe siècle. Après les inondations de 1996, Denys Tremblay profite de la crise qui touche le tourisme au Saguenay pour relancer son idée, déjà vieille de quelques années, d’exploiter à l’année le centre de ski du Mont Édouard. L’artiste rêve de créer une immense fresque végétale sur le flanc de la montagne, représentant Saint-Jean-Baptiste. La création d’une « monarchie municipale » était le moyen de promouvoir et de financer cette œuvre dont le coût était évalué à environ un million de dollars.

Le 24 juin 1997, Denys Tremblay est sacré roi de l’Anse-Saint-Jean au Saguenay. Rassemblées à l’église du village, plus de 1500 personnes, résidents et invités illustres, assistent à la cérémonie du couronnement. Sa Majesté fut couronnée par le curé Raymond Larouche. Le nouveau souverain reçut son mandat royal suite à un référendum tenu le 21 janvier 1997. Ce jour-là, une forte majorité de résidents de L’Anse-Saint-Jean, soit 74%, ont voté pour l’instauration de la première monarchie municipale d’Amérique, le Royaume de L’Anse-Saint-Jean.

Dans le cadre des lois canadiennes et québécoises, l’établissement d’une monarchie fut un acte légitime et constitutionnel. Nommé à vie, le Roi pouvait être destitué en tout temps par référendum si les sujets le voulaient. D’autre part, cette monarchie n’était pas héréditaire. Aucun privilège particulier n’était octroyé au Roi et l’institution n’a rien coûté aux sujets.

Le règne de Denys 1er durera trois ans. Le manque d’appui de la population à son projet de sculpture environnementale, le Saint-Jean du Millénaire, fit renoncer à son trône Denys ler. Dans toute la controverse suscitée et des soupçons de mégalomanie, le roi Denys Ier abdique lui-même lors d’une cérémonie le 14 janvier 2000. Il dépose sa couronne lors d’une cérémonie d’abdication au presbytère de l’Anse-Saint-Jean. Outre le curé, qui le relève de ses serments, la mairesse Rita Gaudreault et deux citoyens sont présents.

L’auteur du livre Un roi américain, Hervé Fischer, montre du doigt les médias pour expliquer le fiasco, parlant même dans son livre de manipulateurs d’opinion, citant au passage les Louis Champagne et compagnie qui auraient entrepris à l’époque « une campagne de dénigrement systématique contre le projet royal ». En conférence de presse pour le lancement de son volume, l’auteur expliquait: « Si un événement n’est pas médiatique, ce n’en est pas un. Ce sont les médias qui font les événements ».

Que reste-t-il de ce règne de trois ans ? Dans le petit village de L’Anse-Saint-Jean, des touristes s’en informent encore souvent. Pour Hervé Fischer, l’oeuvre d’art subsiste, bien au-delà de l’abdication du roi. « On a affaire, avec la démarche de Denys Tremblay, à un événement majeur de l’histoire de l’art. Il faut un peu de temps. Parce qu’il faut laisser du temps à l’histoire pour qu’elle s’écrive ».

« Nous ne cherchons pas la légalité, mais la légitimité… la légalité étant forcément assujettie à la légitimité et non l’inverse. Nous préférons être un Roi légitime plutôt qu’un Roi légal parce que nous voulons durer grâce à la volonté manifeste des gens que nous représentons ».
– S.A.R. Denys 1er de l’Anse

Entrevue entre le roi de l’Anse et la bête :

Un petit village, L’Anse-Saint-Jean, soumis à un chômage chronique et frappé par un désastre naturel, instaure « la première Monarchie municipale des Amériques » le 21 janvier 1997. L’Illustre Inconnu est proclamé Roi municipal avec une majorité confortable de 73.9% lors d’un référendum historique et parfaitement légal. Denys Premier de l’Anse entre en scène aux cris de « I’Illustre Inconnu est mort! Vive Denys premier de l’Anse! ».

Cette innovation monarchique dérange bien des préjugés politiques, religieux, artistiques et communautaires mais intéresse les médias nationaux et internationaux. Le Roi donne près de 200 entrevues dans le monde dont Radio Tokyo, NTV de Russie et BBC de Londres. D’un seul coup, l’Anse-Saint-Jean se dote d’une renommée que lui envie bien du monde. Née grâce à l’art d’aujourd’hui, cette monarchie municipale est franchement démocratique, sans privilège pour le Roi, non héréditaire et d’inspiration française. Elle est née pour financer un projet d’art environnemental novateur, le projet Saint-]ean-du-Millénaire. Elle prend la forme d’une action artistique d’un genre inconnu jusqu’alors… Certains ont parlé de Roi-volution tranquille.

roiassisUn véritable couronnement à l’Église vient contresigner la légitimité démocratique du régime distinct dès le 24 juin suivant. Plus encore, cette surprenante légitimité religieuse vient s’ajouter à une légitimité artistique indéniable… En effet, la réalisation des bijoux de la couronne anjeannoise est financée par nul autre que le Conseil des Arts du Canada puisqu’il s’agit « d’accessoires autant réels qu’artistiques ». Dans le brouhaha indescriptible d’une couverture médiatique internationale, l’artiste-Roi municipal pousse l’audace, dans son premier discours du trône, jusqu’à interpeller la Reine Elisabeth II (alors en visite officielle à Terre-Neuve) pour lui demander l’impossible: accepter une monarchie québécoise distincte de la sienne permettant la Souveraineté politique du Québec sans la séparation légale d’avec le Canada… Bref « un Québec Indépendant dans un Canada Uni », pour reprendre la célèbre boutade d’Yvon Deschamps. Les thèses souverainiste et fédéraliste officielles sont mises ici à rude épreuve non sans un certain humour flegmatique presque britannique et non sans que les règles de l’art aient été suivies à la lettre.

Graduellement, le Royaume municipal prend une forme réelle et artistique malgré tous les freins que peuvent lui mettre certains décideurs régionaux et nationaux. Une fondation est créée pour recueillir les fonds devant permettre la réalisation du projet Saint-Jean-du-Millénaire. La Commission de Toponymie du Québec approuve officiellement les noms des 3 duchés, 9 comtés et 21 baronnies qui subdivisent dorénavant le Royaume municipal. Une monnaie royale « les del’Art de l’Anse » a cours légal pour stimuler l’économie. Une bière « la Royale de l’Anse » relance le brasseur de la municipalité. Un Musée Royal explique aux nombreux touristes toutes les dimensions de cette aventure. Un drapeau Royal vient fièrement flotter sur un territoire où règne l’art d’aujourd’hui… Des projets comme la construction d’un Château-Musée, la production de films canadiens, la valorisation de produits artisanaux locaux, l’utilisation commerciale ou touristique de la Monarchie se multiplient. Ces projets s’inscrivent dans un plan de développement communautaire et social approuvé lors d’un Sommet économique local. Tous ces projets surgissent naturellement, sans l’intervention des gouvernements supérieurs et, forcément, sans leur contrôle politique.

LA BÊTE SORT SES GRIFFES!

Le premier mandat Royal est de promouvoir le projet Saint-]ean-du-Millénaire et d’amasser près de 1 million de dollars nécessaires aux coupes sélectives, aux plantations spécifiques et aux constructions diverses (belvédères, etc.). L’immense fresque forestière de près de 1.2 kilomètre carré, représentant le visage et la main de Saint-Jean-Baptiste, se dessine de plus en plus à mesure que l’artiste-Roi et la fondation s’approchent dangereusement du but. Le Bureau du Millénaire Canadien annonce une participation financière de 260,000$, le Fonds québécois de lutte à la pauvreté envisage près de 300 000$, une grande chaîne de pharmacies approuve 100,000$, une grande papetière étudie 100,000$, des activités diverses donnent 50,000$…

Correspondance échangée en 1999 entre S.A.R. le Roi de l’Anse et Guy de Boulianne, fondateur du Royaume de Nova Francia.

Correspondance échangée en 1999 entre S.A.R. le Roi de l’Anse et Guy de Boulianne, fondateur du Royaume de Nova Francia.

Finalement, le Conseil municipal de l’Anse-Saint-Jean annonce une subvention de 100 000$ à même un remboursement inespéré des intérêts payés de la dette contractée lors du déluge de juillet 1996. Le Conseil municipal vient ainsi compléter l’échafaudage financier en payant ce qui représentera la part du milieu et remplir les dernières conditions de réalisation. Les travaux de nettoyage de la forêt sont même réalisés grâce à un programme d’emploi (24 000$). Un nouvel esprit de solidarité communautaire se propage spontanément. En effet, 109 forestiers du village acceptent de travailler gratuitement entre 2 et 4 jours pour les coupes sélectives… un don en temps équivalant à 35 000$… un don en temps impliquant presque la moitié des familles de l’Anse. À la surprise générale, Saint-Jean-du-Millénaire semble éviter l’apocalypse financière que lui réservaient d’obscurs manipulateurs sociaux pour enfin se lancer dans la réparation économique et sociale du nouveau « Royaume de L’Anse-Saint-Jean ». Les anjeannois peuvent enfin entrevoir des jours meilleurs et ce, doublement, grâce à l’Art.

Mais tout cet inconnu, si illustre soit-il, fait peur à trop de gens. Trop de questions fondamentales sont posées par le projet Saint-Jean-du-Millénaire et par cette petite monarchie municipale. Des plans sont échafaudés pour tuer cette nouveauté communautaire dans l’oeuf. Des médias électroniques et écrits de la région se concertent pour ridiculiser l’entreprise artistique et royale, réduire son impact national et international, isoler l’artiste-Roi et manipuler les élections municipales. Une véritable hystérie médiatique est façonnée de toute pièce à coups de caricatures mesquines et d’émissions humoristiques d’un goût douteux. Devant ce matraquage médiatique constant, la population anjeannoise se met à hésiter et les organismes subventionnaires et les donateurs se désistent un à un. Le statu quo « sociétal », toujours à l’avantage des puissants, doit être impérativement sauvegardé, même à l’échelle minuscule d’un village. L’exception, ici, ne confirme pas la règle, elle risque plutôt de la dérégler… en servant de précédent pour les plus petits.

LA BÊTE MORD!

Photo : Boran Richard

Photo : Boran Richard

Une première tentative de prendre le contrôle municipal en élisant un maire franchement hostile au Roi échoue de justesse. Deux ans plus tard, une résistance locale à l’octroi de la subvention municipale est orchestrée par un comité de citoyens (largement subventionné) dans le contexte d’une élection municipale partielle. Une pétition circule et des assemblées houleuses n’ébranlent pas le courageux conseil municipal. Le tout se règle aux élections lorsque 4 conseillers « réfractaires » prennent enfin le contrôle municipal (7 membres). Officiellement, ni le Roi ni le projet n’étaient en cause mais seulement la subvention municipale de 100,000$. Pourtant, il était évident et notoire que cette machination avait pour but de stopper le projet décidément trop éclatant et d’enlever au Roi toute marge de manoeuvre.

L’artiste-Roi, qui avait anticipé le pire, avait déjà pris ses distances pour ne pas intervenir dans le débat électoral. Il abdique légalement le 14 janvier 2000 en « offrant son pardon à ses détracteurs ». L’Anse-Saint-Jean redevient ce qu’il a toujours été : un bucolique petit village qui n’en finit pas de survivre à petit feu.

L’Art avait régné sur un petit territoire canadien pendant trois années consécutives. C’est peu mais suffisant pour prouver « qu’il y a une faille dans toute chose et que c’est par là qu’entre la lumière » (Léonard Cohen). Cette « faille » dans le mur épais de l’obscurantisme aveugle, sourd et imposé est devenue un fait historique dont on va, à coup sûr, tenter de colmater le souvenir. Mais tous les mensonges du monde et toutes les mesquineries de la race humaine ne pourront effacer complètement cette toute petite vérité majestueuse.

LA BÊTE S’EST RENDORMIE!

Denys premier de l’Anse
Prince non-régnant de l’Anse-Saint-Jean
qui ¨pense¨ et panse ses plaies.

En guise de conclusion …

Il est de notre avis qu’en fondant le Royaume de l’Anse-Saint-Jean il y a plus de 15 ans, c’est-à-dire la toute première monarchie en Amérique du Nord, Denys Tremblay a agit en tant que visionnaire. Ce projet avant-gardiste et plein d’audace était-il le prélude de ce qui devait arriver plus tard ? Il est clair que l’histoire ne se bâtit pas en un seul jour. Le 21 janvier 1793, les lys tombèrent sur le sol de la France ; le 21 janvier 1948, le drapeau du Québec fut officiellement adopté ; le 21 janvier 1997, le roi de l’Anse-Saint-Jean reçut son mandat royal lors d’un référendum. La création du Royaume de Nova Francia le 21 janvier 2016 annonce à elle seule le retour du roi sur les terres de « Sagamie », ou Royaume du Saguenay jadis fondé par la Société des vingt-et-un. Cette date s’inscrira dans l’histoire tangible de la Nouvelle-France…

« Il faut un peu de temps. Parce qu’il faut laisser
du tempsà l’histoire pour qu’elle s’écrive ».
– Louis Champagne

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SOURCES :

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